Fouilles archéologiques et texte historique

Pour comprendre le grand intérêt de l’exploration archéologique que l’I.N.R.A.P. a entamée le 18 octobre 2021, près de l’église saint Sébastien d’Annappes, la Société historique de Villeneuve d’Ascq apporte les connaissances issues de ses publications dans la Revue du terroir.

Inventaire du domaine royal d’Annappes vers 800

Fac similé du BREVIUM

 

Traduction du texte d’Asnapio du Brevium Exempla

« Nous avons trouvé dans le domaine du maître à Annappes une salle pour recevoir le roi, très bien bâtie en pierre avec 3 apparte­ments ; l’édifice est entièrement entouré d’une galerie en bois à l’étage, comportant 11 petites pièces ; en dessous 1 cellier et 2 galeries ouvertes. En bas, dans la cour 17 autres maisons en bois à pièce unique, et les autres dépendances bien entretenues : 1 étable, 1 cuisine, 1 boulangerie, 2 granges, 3 écuries. La cour est entourée d’une forte palissade avec un porche de pierre surmonté d’une galerie pour rendre la justice. 1 petit verger, bien ordonné, lui aussi entouré d’une haie, planté d’arbres de diverses espèces. Equipement : 1 lit, 1 nappe pour une table ronde, 1 toile.

Ustensiles : 2 bassins de cuivre, 2 coupes à boire, 2 chaudrons de cuivre, 1 en fer, 1 poêle, 1 crémaillère, 1 landier, 1 torchère, 2 cognées, 1 doloire, 2 tarières, 1 hache, 1 ciseau à bois, 1 rabot, 1 plane, 2 faux, 2 faucilles, 2 pelles garnies de fer. Des ustensiles en bois à suffisance.

Produits du domaine : épeautre de l’an passé : 90 corbeilles dont on peut tirer 450 charges de farine ; orge 100 muids. De cette année 110 corbeilles d’épeautre ; on en a semé 60, le reste en inventaire ; 98 muids de seigle, on a tout semé ; 1 800 muids d’orge ; on en a semé 1100, le reste en inventaire ; 430 muids d’avoine, 1 muid de fèves, 12 muids de pois.

Des 5 moulins : 800 muids à la petite mesure ; 240 muids donnés aux meuniers, le reste en inventaire.

De 4 brasseries : 650 muids à la petite mesure. De 2 ponts : 60 muids de sel et 2 sous.

 De 4 ver­gers : 11 sous et 3 muids de miel. Du cens : 1 muid de beurre.

Lard de l’année passée : 10 porcs fumés ; 200 porcs de cette année avec rillettes et saindoux. Fromages de l’année : 43 charges. Cheptel : 51 juments adultes, 5 de deux ans, 7 de l’an passé, 7 de l’année ; 10 poulains d’un an, 8 de cette année, 3 étalons ; 16 bœufs, 2 ânes, 50 vaches ayant vêlé, 20 génisses, 38 veaux de l’année, 3 taureaux ; 260 porcs, 100 porcelets, 5 verrats ; 150 brebis ayant mis bas, 200 agneaux de l’année, 120 moutons ; 30 chèvres, 30 chevreaux de l’année, 3 boucs, 30 oies, 80 poulets, 22 paons...

Plantes que nous avons inventoriées au jardin : lis, menthe-coq, menthe, persil, rue, céleri, livèche, sauge, sarriette, sabine, poi­reaux, ail, tanaisie, menthe sauvage, coriandre, échalotes, oignons, choux, choux-raves, bétoine.

Arbres : pommiers, poiriers, néfliers, pêchers, noisetiers, mûriers, noyers, cognassiers ».

1 muid = 52 litres environ         1 corbeille = 12 muids

« Brevium Exempla ». Cod. Guelf. 254 Helmst. Bibliothèque de Wolfenbüttel, (R.F.A.).

A. Boretius : Capitularia Regum Francorum, M.G.H. Leges T.I., Hanovre, 1883, pp. 254-255 ; traduit du latin.

 

A près de douze siècles de distance, ce texte est toujours d’actualité puisqu’il décrit l’aménagement des 3.000 ha du domaine carolin­gien d’Asnapio devenu depuis 1970 à l’instigation de l’Etablissement Public d’Aménagement de Lille-Est la commune de Villeneuve d’Ascq.

Nous espérons mieux faire connaître ce texte fameux à nos concitoyens villeneuvois en expo­sant une reproduction du manus­crit au musée du Terroir (Ferme Delporte à Annappes). En 1971, en effet, une édition scienti­fique et une reproduction en fac-similé du manuscrit ont été réa­lisés par Carlrichard Brühl chez Müller et Schindler à Stuttgart. Cet instrument de travail remar­quable pour l’histoire d’Annappes permettra peut-être un jour de faire taire ceux qui croient que Villeneuve d’Ascq est une ville sans mémoire, voire amnésique.

 

Aux sources de l’Histoire d’Asnapio/Annappes,

les destinées d’un manuscrit de la bibliothèque de Wolfenbüttel (Allemagne).

La bibliothèque du « Herzog August » à Wolfenbüttel recèle un texte connu de tous les médiévis­tes et cher aux Villeneuvois. Le manuscrit, conservé sous le nom de « Codex Helmstadensis 204 » est un cahier de parchemin de format assez inhabituel (30,8 x 12,5 cm). Ses pages ne sont pas régulièrement découpées suivant ainsi les possibilités offertes par les peaux de mouton.

Il contient d’abord des let­tres du pape Léon III à Charle­magne, datées des années 808- 813, puis un texte que les histo­riens ont appelé « Brevium Exempla ad describendas res ecclesiasticas et fiscales » et enfin le « Capitulaire de Villis ». L’en­semble se décompose comme suit:

folios 1-8 Lettres de Léon III

folios 9-12 Brevium Exem­pla

folios 12-16 Capitulaire de Villis.

Le Brevium Exempla éclaire l’histoire d’Annappes au IXème siècle. Mais comment les historiens sont-ils parvenus à ex­humer cette source capitale de notre histoire locale ?

La description d’Annappes du Brevium Exempla a été reco­piée d’un rapport effectué vers l’an 800 par un envoyé en mission (missus dominicus). C’est l’un des rares documents qui permet l’é­tude d’un établissement laïc au temps de Charlemagne.

Cette description d’Asnapio a traversé les siècles parce qu’elle était jointe au Capitulaire de Vil­lis qui est un code administratif pour la gestion des domaines im­périaux. Ce texte administratif, rédigé vraisemblablement vers 830, a servi de modèle par la suite. L’écrit qui avait introduit sous les Carolingiens une vérita­ble révolution administrative fut montré en exemple de bonne gestion et donc conservé par la suite.

Aussi vers 830, afin de montrer aux administrateurs des domaines impériaux comment il fallait rédiger les inventaires pour informer correctement l’em­pereur, on joignit des exemples qui servirent de modèles : ces tex­tes que les historiens appelèrent les « Brevium Exempla ». On reprit des rapports de Missi Dominici rédigés antérieurement que l’on recopia vers 830: « Asnapio » est un exemple de domaine du fisc im­périal avec sa dépendance de « Grisoné ».

La date de rédaction de l’inventaire d’Asnapio est très controversée, mais elle se situe vers 800.

Sur la mauvaise impression laissée par la faiblesse des récol­tes, on a pu évoquer la date de 795, après la famine de 792-793. C’est plus vraisemblablement en 799 que le Missus Dominicus a été chargé de préparer par un inventaire des localités de pas­sage, le voyage de Charles d’Aix la Chapelle à St-Bertin (St-Omer) et à St-Riquier où le futur empe­reur assista à Pâques 800 à la consécration de la basilique de son gendre Angilbert. Charles en­treprit ensuite une inspection des côtes de la Mer du Nord. En suivant cette hypothèse, il aurait peut-être fait étape au domaine d’Annappes au printemps 800.

On a encore proposé un peu avant 812, quand Charlemagne, par le Capitulaire d’Aix, ordonna de faire la description de tous ses domaines.

Cette description d’Asnapio nous donne donc l’image d’Annap­pes au tout début du IXème siècle, et il est tout à fait évident que la ferme royale n’avait guère changé depuis le début du VIIème siècle quand un monétaire du nom d’Adalfredus frappa des tiers de sous d’or dans la villa « Asnapio vill. » vers 620.

Où fut conservé le manus­crit provenant des archives roya­les qui porte aujourd’hui la cote « Cod. Guelf. 254 » ? On ne peut le savoir. En revanche, on le voit réapparaître au XVIème siècle entre les mains d’un savant hu­maniste protestant, Matthias Flacus Illyricus. Ce collectionneur de manuscrits anciens s’était peut-être procuré celui-ci grâce au démantèlement des abbayes germaniques. Cet humaniste hétérodoxe avait dû fuir l’Italie en 1542 lorsque le pape Paul III avait réorganisé l’Inquisition Ro­maine. Il devint professeur à l’u­niversité luthérienne d’Iéna à partir de 1557. Il participa active­ment aux conflits internes du protestantisme en s’opposant no­tamment aux thèses de Melanchton. Mais les idées qu’il déve­loppa contre le « libre arbitre » af­firmé par Pfeffinger provoquèrent son renvoi d’Iéna en décembre 1561. Considéré depuis le Collo­que de Weimar comme hérétique au sein du protestantisme il mena une vie errante en Allemagne et aux Pays-Bas. Lorsqu’il mourut à Francfort en 1575, il était consi­déré à cause de son ouvrage « Les centuries de Magdebourg » comme un grand historien du protestan­tisme.

Sa veuve épousa Heinrich Petreus en 1577. Ce dernier entra en 1591 au service de la maison de Brunswick comme conseiller du Consistoire. En 1597, Heinrich Petreus fit acquérir pour la somme de 1096 demi-thalers des manuscrits anciens provenant de la collection de son épouse pour le compte du Duc Henri Jules de Brunswick.

L’achat des manuscrits par le Duc de Brunswick était destiné à doter l’Université de Helmstedt qu’avait fondée son père en 1576. Ce n’est pourtant qu’ en 1618 qu’ils prirent place dans les rayons de sa bibliothèque. Ils y restèrent jus­qu’au démantèlement de l’Univer­sité d’Helmstedt en 1809.

Les « Brevium Exempla » du manuscrit « Cod. Guelf. 254 Helmst. » de la bibliothèque de Wolfenbüttel, furent compilés dans le volume des « Lois » des « Monumenta Germaniae Historica » par A. Boretius : Capitularia Regum Francorum, M.G.H. Leges T.I., Hanovre, 1883, pp. 254-255

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